Description

Jeudi

I. Le sôleil est fait d’amour (d’amour pour nous)

Les remparts blancs s’appuient sur les mauvaises herbes pour monter vers le sôleil, et le sôleil, lui, est bleu, jaune, rouge, vert, dépendamment de ce que vous avez avalé au petit-déjeuner.

Le sol est parsemé de cailloux, d’aspect piteux ou glorieux, tous différents, aucun identiques. Les remparts sont lisses, d’une douceur qui rote la lumière, si bien qu’à midi, quand le ciel écrase, c’est le moment où on peut se mirer dedans, de manière floue, certes, mais bavarde. Par exemple: on peut voir distinctement nos trous de nez sur les parois des remparts. Ha !

Comme nous, les remparts se dressent vers le sôleil, sauf qu’eux, on n’en voit pas leur crâne. Le sôleil nous asperge de sa perfectitude dans un ciel bleu tout aussi impeccable; un voile bleu qu’on ne sait pas de quoi il est fait, tant on n’a jamais rien trouvé de comparable franchement; alors on dit juste qu’il est fait de ciel, et le sôleil, lui, est fait d’amour, d’amour pour nous. Pour qui d’autre? Pour personne d’autre. C’est notre sôleil à nous.

Il a fallu aussi dire l’odeur de l’air. Un jour, un corps charismantique a dit que ça sentait comme la mer, que la mer est une étendue infinie d’eau salée et qu’elle s’avance puis se retire, s’avance puis se retire pour manger puis recracher notre terre. Tout le monde a dit d’accord, et après tout, ça faisait sens puisqu’on entend comme des grosses tentures d’eau s’abattre à gauche et à droite des remparts. Mais c’est peut-être encore un mythe. On aime bien ça nous les mythes ici. Ça détend. C’est moitié imaginature, moitié véracitude.

L’après-midi, c’est la siestoche; de toute façon il fait trop chaud pour raconter des mythes, ou pour tailler ou trucider du bois. D’ailleurs, selon le dernier recensement, la plupart des corps font soit de la bucheronnerie, de l’artisanat ou du racontage, d’ailleurs, sauf le docteur et la vieille.

Le docteur organise les séances de contemplation du sôleil dans le bois, sur les hauteurs du village. La vieille aime mieux pas prendre part. Elle préfère s’ennuyer et compter et regarder les cailloux; ou bien elle s’entraîne à regarder le sôleil sans avoir mal. Elle porte des futals en peau d’iguane, les plus stylés du quartier. Le docteur ne la supporte pas et on dirait qu’elle le sent. Comme un chien. Quand il s’adresse à la vieille, elle pousse des cris suraigus, hi hi hi. Comme un chien.

Aussi, il faut dire que la vieille ne nous supporte pas. Pourtant elle nous sourit tout le temps, elle est très polie, mais elle nous dit souvent qu’elle ne peut pas nous encadrer.

Ainsi va la vie au village, entre les remparts, sous le sôleil noir et le ciel bleu, avec la mer à gauche et la mer à droite.

II. Tous les jours recommencer

Certains corps ont déjà essayé d’escalader les parois lisses des remparts. Mais ça faisait trop de bla-bla, trop de chichis, trop de bobos, trop de galères non-nécessaires. Et puis personne ne voulait vraiment partir: c’était juste pour voir ce que ça faisait, de prendre un peu d’hautitude.

D’ailleurs, autant qu’on s’en souvienne, personne ne s’était jamais senti triste au village: il y a bien quelques suicides, de temps en temps, mais c’est plutôt par curiosisme, juste pour voir ce que ça fait. Et encore, pas sûr que ce soit du curiosisme. C’est peut-être encore de l’amour, pour nous éclairer un peu sur certaines choses, comme le sôleil, lui tout là-haut.

Globalement, le moral est plutôt bon. Les gens cultivent leurs légumes dans leur petit jardinet. La viande vient des mouettes qu’on bute à l’arbalète. La vie sociale se décline au cimetière, sur les bancs qui séparent les travées de tombes, où l’on organise des concours de rire jaune, jaune comme la robe du sôleil.

Il y a une police, sévère mais juste; un tribunal, sévère mais juste. Il y a beaucoup de prisons de haute sécuritude, mais les peines sont moelleuses. Si bien que, quand un petit retour à soi s’impose, chaque corps commet régulièrement un petit délit dans le but de séjourner dans une des cellules pas trop mal aménagées.

Description des cellules à des fins d’imaginature: un tabouret, un trou dans le sol et un trou au plafond, pour laisser passer le sôleil. Il n’y a qu’à piocher dans les milliards de lois, en enfreindre une, puis prévenir un agent de la maréchaussée quand tout est accompli. Un véritable parcours du combattant, quand on y réfléchit bien fort !

III. L’intérieur de nos paupières

Au bois, on se rassemble pour que le docteur nous montre le sôleil, entre ou à travers les feuilles des arbres. Qu’on voie les dessins, les symboles que ça donne. Ça frémit tout le temps, comme notre sang. Quand on a l’impression d’avoir vu un changement mirifique, on fait des aaah ou des hooo. Puis on commente les formes. Exemple: tiens là, on dirait un strapontin, ou là, ça ressemble au furoncle sur le front d’Archibold, — ce genre. On enchaîne avec un touche-touche géant. Tout le village y participe.

C’est une activité 100% laïque où le docteur n’a rien à dire et doit participer comme tout le monde — tout le monde sauf la vieille, donc.

Ça termine généralement avec la contemplation furtive du soleil. Au bout de deux secondes bien face au grand disque, on ferme les yeux, et on regarde à l’intérieur de nos paupières, les formes, les dessins rouges, les musiques silencieuses que ça donne, sur le fond noir.

Attention: cette fois, aucun mot n’est toléré. On doit rester sans vacarme.

C’est le seul moment où la vieille est vraiment avec nous. Elle ne peut pas s’empêcher de grommeler en nous regardant entre ses dents, alors que nous devons rester sans vacarme; c’est pour ça que le docteur ne la supporte pas.

Nous, on croit que la vieille ne le fait pas exprès; elle a l’air de devoir marmelade comme ça, quand elle observe ses paupières, comme si se retenir l’aurait transformée en grande torche humaine.

Il paraît que la forêt, elle ment, et que seul le sôleil a la vérité. Parfois, la vieille dit qu’elle n’est pas d’accord avec cette phrase, mais on n’a jamais su avec quelle partie de cette phrase elle n’est pas d’accord.

IV. La quelconquitude de l'endroit

Un jour, on s’amusait à jouer à touche-touche dans les bois. Le sôleil parlait fort; la mer beuglait carrément. La vieille se tenait à l’écart en faisant des grumeaux de consonnes, frottant le sol avec ses pieds nus. Elle faisait toujours ça. Mais cette fois, elle avait l’air plus toc-toc. Alors qu’on arrivait aux demi-finales, elle saisit le docteur par le nez et lui dit que voilà, mon pied a creusé malgré lui, et à force de creuser j’ai senti du feu sous ma cheville. Taïaut! C’est là que j’ai eu une idée.

Le village est très excité et avide d’en savoir plus ; quelqu’un presse alors la vieille et elle dit je ne sais pas si on peut parler d’idée, je dirais plutôt que j’ai eu une intuilation. J’ai entendu les voyelles du feu sous ma cheville, et elles disaient qu’il fallait creuser, creuser, prendre tout ce qu’on peut pour creuser, nos ongles, nos dents, nos pioches, nos pelles, et écouter mes oreilles pour nous guider!

Creuser? Mais pour quoi faire? La vieille s’enlumine. Pour voir ce qu’il y a derrière, les murs pardidjou! Goûter la mer, et pourquoi pas, peut-être, trouver un point encore plus haut que les arbres, pour se rapprocher du sôleil! Il n’y en aura pas pour beaucoup: au 40e jour, on creuse vers le haut et plouf ! Les gens du village la regardent, des points d’interrogation plein les yeux.

Son visage a changé. La plupart des créatures présentes, même les grenouilles, gardent la bouche entrouverte. Des cris surgissent de l’assemblée. Quelques personnes se rassemblent autour du docteur, et tapotent sa barbe en faisant des meumeumeu très rapides – signe ultime d’un besoin d’être rassurés. Certains pieds qui ont commencé à touchailler les pierres s’adressent à la vieille, prononçant d’une seule voix le mot "où ?"

Question pertinente. Car à l’ouest et à l’est des remparts, on entend clairement la mer popoter. Il faut donc choisir un point au sud ou au nord, si l’on ne veut pas retrouver des tatas et des frérots gonflés d’eau. La vieille savait tout cela; elle était peut-être vieille mais pas totalement ratatinée de la pendule; aussi s’avance-t-elle vers un endroit au pied des remparts, se met à plat ventre et colle son oreille sur le sol.

Elle se déplace plusieurs fois le long de la muraille, comme un écureuil volant, complètement déployée, l'oreille toujours collée au sol, avant de décréter : ici.

V. La couleur du mot “village”

C’est ainsi que débute le chantier de la Galerie, comme on l’a vite appelée. Il y règne une ambiance croquignolesque et bucolique. Une partie des corps du village se relaient pour creuser cette terre robuste—une terre qui n'avait jamais connu une telle violence et n’était pas prête à se laisser faire. Le travail, fastidieux et pénible, est cependant agrémenté d’imaginatures culinaires, comme la paella à la taupe ou le mulot-parmentier. Les pauses-midi sont tellement coolos qu’elles font oublier le travail qui les précède et leur succède, même si ces pauses représentent 1/10e du temps passé sous terre.

Peu à peu, le village se scinde en deux groupes : celui qui creuse gaiement, et celui qui s’obstine dans ses rituels quotidiens, tout en dévisageant les créatures creuseuses.

Cependant, on ne peut pas dire que l’unité du village était déjà menacée à ce stade; ça non on peut pas le dire. Il s’agissait plutôt d’une situation analogue au cas de figure suivant, auquel il faudra bien réfléchir :

Prenons deux parents d’un petit Juseph. Depuis son extorsion hors du corps de sa mère, ses parents l’appellent Juseph et les autres créatures aussi. Puis un des parents décide subitement, alors que Joseph a déjà 13 ans, de l’appeler désormais “Tartempion”. C'est le dawa dans le foyer, sans parler du flou identitaire dans lequel se trouve le gamin, lui qui ne sait plus s’il doit répondre au nom de Joseph ou de Tartempion. Mettons que cette famille soit bâtie sur les valeurs du respect et de l’écoute. L’autre parent aime bien le prénom “Joseph”; il ou elle n’aura plus qu’à espérer que cette période où Joseph se fait appeler Tartempion soit la plus brève possible.

Voilà une belle analogie bien faite. Toutefois, précisons-le, la vie en surface ne s’en trouve pas si chamboulée. Les corps qui ont rejoint l’aventure de la Galerie se sont parfaitement organisés pour continuer à participer aux activités “extérieures”. De toute manière, personne ne s’y connaissait en matière de conflit. Les gens du village remplissent leurs devoirs citoyens (dénonciations, jardinage, artisanat, massacre du bois, temps de culte, délits etc.) tout en contribuant à cette grande entreprise, que beaucoup considèrent comme une simple récréation de plus.

En revanche, la couleur du mot “village”, lorsque celui-ci apparaît dans les têtes, s’est dotée de nuances jusqu’alors inconnues.

VI. On avait dit 40 jours

Les travaux de la Galerie avancent. Le moral, globalement, était toujours vertical: les tâches nazes étaient assumées successivement par chaque pelle et chaque pioche. Un rigoureux système horizontal de prise de décision, similaire à celui mis en place par le village depuis les premières giboulées, était observé par tout le monde.

Jusqu’au 40e jour de travaux. Ce matin-là, le conseil de la Galerie consulte la vieille. Celle-ci travaillait plus que les autres, dormait moins, mangeait moins, mais semblait animée d’une énergie inextinguible. En outre, comme disent les juristes, même si l’organisation des travaux était assurée de manière strictement multi-parallèle, la vieille jouissait d’une sorte de charismance naturelle.

Dans la Galerie, contrairement à la vie au village, tout le monde respectait et estimait son avis. Aussi, le 40e jour étant advenu, elle est particulièrement écoutée lorsqu’elle propose de creuser vers le haut, comme elle l’avait promis au tout début de l’aventure. La vieille donne alors un coup de pioche dans le plafond. Elle a la mine d’excitation d’une personne qui coupe le ruban de dépucellage d’une toute nouvelle prison.

Un bruit sec retentit. La vieille donne un autre coup, puis un autre. Elle dit que ça ne peut pas être les remparts, du moins ça n’y ressemble pas. Cette roche est grise et non nervurée, les remparts sont en marbre. Quelqu’un demande si ça ne peut pas être une montagne de l’autre côté des remparts. "Qui sait ?" dit la vieille.

— Que fait-on alors? lui répondent les personnes présentes, les doigts bien enfoncés dans le nez pour dire leur perplexitude.

La vieille colle son oreille contre la paroi de terre. "Il faut avancer, qu’elle dit, le chaud vient de là, je le sens." À ces mots, certains outils sont lâchés à terre; les bouches qui les tenaient expliquent: “On avait dit quarante jours”, avant de se diriger vers la lumière. Les bouches avaient dit ça sans colère, ni amertume, ni frustracisme, plutôt comme on crache un petit morceau de laitue qu’on sent coincé entre les incisives.

Il faut dire qu’à ce stade, il suffisait de faire deux pas pour sortir du tunnel.

VII. Le teurnoveure

La Galerie avait perdu quelques personnes dans l’aventure, mais d’autres y venaient et en repartaient régulièrement. La vieille appelait ça le “teurnoveure”, bien que personne ne voyait ce qu’elle entendait par là. Quand elle revenait prendre le sôleil, la vieille essayait bien d’en parler au docteur de temps à autre, mais comme d’habitude, il ne voulait rien savoir.

Pour le docteur, toute cette entreprise restait incompréhendable. Le “teurnoveure” était-il le phénomène qui faisait que tant de personnes étaient attirées par la galerie, ou bien une simple description phénoménologique de ce qu’il s’y passait? En d’autres termes, était-il le contenant ou le contenu, la cause ou la conséquence de ce qu’il ressentait comme une division dangereusement grandissante au sein du village? Car depuis plusieurs jours, voire plusieurs années - difficile à dire - l'air au village avait changé.

Cette division, cette séparation progressive, avait commencé lorsque les premiers corps avaient décidé de passer la nuit dans la galerie, trop fatigués pour revenir dormir dans leur case sous le sôleil. Au début, ça n’arrivait que rarement, et encore, jamais deux nuits de suite. Mais à mesure que les jours défilaient, les couchettes de fortune s’amassaient dans la galerie. Puis les couchettes à même le sol ont laissé place à des campements, de plus en plus gros, de plus en plus confortables, comme des sortes de sous-villages. On les appelle les “refuges”. Ceux-ci s’efforcent de reproduire la vie à la surface dans ses moindres détails.

Mais très vite, les pelles et les pioches se sont aperçus que, malgré l’ambiance franchement décontractée du slip qui régnait dans les refuges, certains yeux se mettaient à pleurer sans raison, à n’importe quel moment de la journée.

VIII. La joie pure

Une commission d’enquête est désignée pour résoudre ce mystère. Une fois que celle-ci aboutit à une conclusion, une scène est montée pour qu’elle puisse lire le bazar à l’ensemble du personnel de la galerie. Le président de la commission, un chasseur du nom de Frédéruc, monte sur la scène et lit son rapport. L’assemblée se tord d’intrigue sur sa chaise. Sur base d’un minutieux croisement de témoignages, il apparaît que toutes les personnes qui avaient pleuré plus d’une fois par jour, et cela à des moments différents de la journée, n’étaient plus rentrées depuis plus d’une semaine au village.

Après avoir lu son rapport, Frédéruc fait un mouvement mécanique de la tête, pivote sur ses pieds à 180 degrés, trébuche légèrement sur un clou mal enfoncé et rentre à reculons dans le rang des enquêteurs. Cette nouvelle frappe de stupéfacture toute l’assemblée. Le personnel entier de la galerie affiche un visage abstrait, chiffonné. Comme si, d’une certaine manière, un certain plaisir était ressenti à apprendre une mauvaise nouvelle. Les lèvres sont retroussées, les sourcils froncés, mais les yeux pétillent d’excitation.

Un cueilleur du fond de l’assemblée se lève, tremblotant, l’air de vouloir accomplir quelque chose de périlleux, voire d’interdit. Il supplie alors Frédéruc de relire son rapport, exactement comme il vient de le faire, sans oublier de trébucher et de marcher à reculons. Quand Frédéric refait son numéro, l’effet est immédiat. L’assemblée pousse contre son gré un grand cri unanimé !

Cétait une vocifération de bonheur, une transe collective effaryante qui avait agité chaque corps de l’assemblée, jusqu’aux membres de la commission d’enquête. La vieille, qui était connue pour son visage de pierre, fait même un léger oh! exclamatif.

Frédéric, gêné de ce qui venait de se passer, tout éberlué, rentre à nouveau dans les rangs de la commission. Plus personne ne le regarde; tout le monde reste figé sur sa chaise ou debout, palpant un de ses ventricules ou fixant le vide. Les nez se déplient, frémissent, puis se tournent vers les entre-jambes mouillées sans comprendre. Une odeur jaunâsse embaume l’air: c’est le parfum de la joie pure qui venait d’irriguer tous les pantalons.

IX. Adaptation

Pour tirer au clair ce qu’il venait de se passer, une autre commission d’enquête est nommée. La conclusion est sans appel: certes, la corrélature entre la tristesse des yeux et l’éloignement du sôleil était indéniablement terrible. Mais la façon dont Frédéric avait communiqué sur cette nouvelle avait procuré une émotion inédite et considérée comme totalement bénéfique à l’assemblée.

Le croisement des témoignages permettait d’aller encore plus loin et de mener à une information capitale et troublante: l’émotion forte ressentie lors de la lecture de Frédéruc est identique, selon les personnes interrogées, à celle ressentie lorsqu’elles regardent le sôleil à travers les feuilles dans la forêt.

Alors la vieille avance une proposition a priori saugrenue: plutôt que de retourner vers le village pour voir le sôleil et de perdre du temps dans les refuges-étapes, n’était-il pas mieux de demander à Frédéric de lire sa conclusion terrible, de faire son pivotement et son trébuchage, bref, tout son petit enchaînement, tous les jours à une heure fixe pour redonner du moral aux troupes?

La proposition récolte un franc et vif “hiihaa”. Tous les jours, dès lors, Frédéruc a lu son texte. Les gens l’appelaient “le king” et l’écoutaient avec passion. Ils attendaient avidement son “petit enchaînement”, au point que les mots évoqués dans le rapport n’avaient plus d’importance. Seules comptaient les inflexions de voix si particulières de Frédéruc le King.

Désormais, le pauvre Frédéroc avait la charge du bonheur de dizaines, de centaines de pelles et de pioches. Un jour, il est apparu sur scène tout vert et racorni. Une parade devait être trouvée. Alors, la vieille propose que quelqu’un lise le texte comme Frédéroc, sans oublier d’effectuer son petit enchaînement. Haha ! Le succès était total.

Une véritable épidémie d’imitations de Frédéric est ainsi née. La vie dans la galerie, soudain, devient palpitante. Les pelles et les pioches ont retrouvé le plaisir originel de l’acte de creuser. Elles étaient devenues invincibles. Tous les jours, dans le refuge, des gens différents se relayent pour présenter un texte écrit dans la journée. On appelle ça une poilade car, quand c’est réussi, le public voit ses poils de bras se dresser d’un coup.

X. La tabouret oublié

La vieille était heureuse de constater que le moral de ses pairs était revenu au top. Pourtant, son sourire était de formé par une patiente érosion. Une part d’elle-même sentait que le bonheur de creuser avait perdu de sa charismance. La pelle et la pioche tapaient gaiement quand, un matin, la vieille s’arrête pour écouter la paroi de terre. Son visage se fige. Blême, elle laisse tomber sa pioche. "Il faut que je rentre, qu’elle dit, j’ai oublié une... Tabouret."

L’avis général est qu’elle doit être exténuée. La poilade terminée, la vieille se lève sans dire au revoir, en toute discrétude. Elle se met à marcher dans le sens inverse de la galerie, vers la lumière du village. Arrivée au village, elle se jette au sol, prend une grande poignée de terre et la laisse s’écouler sur son visage. Elle ouvre les yeux et mouille ses joues de bonheur: le sôleil frappait de nouveau sa peau, la chaleur était revenue.

Au loin, dans les bois, le docteur et quelques personnes jouent à touche-touche. La vieille sourit, puis tourne à nouveau ses yeux vers l’astre pétaradant. Elle s’assied, sans jamais quitter le sôleil des yeux. Un temps ineffable s’écoule, jusqu’à ce que le docteur vienne s’asseoir aux côtés de la vieille.

Il lui demande pourquoi elle n’est pas avec les autres. Elle répond sur un ton lumineux que oui, en effet, elle s’est vraiment bien amusée. Le docteur lui dit alors qu’elle leur avait manqué. La vieille sourit encore plus, sachant bien qu’elle n’avait manqué qu’au docteur, pas aux autres corps du village. Elle adorait quand les corps mentaient sans le savoir. Elle avait envie de mordre violemment la carotide du docteur, puis de le serrer dans ses bras. Mais elle se retient car elle doute toujours de la manière dont ce genre de gestes peut être interprété par la loi du village.

XI. Le repos

Le docteur dit qu’il ne s’est pas énervé une seule fois depuis que la vieille était partie. La vie avait été trop calme. Parfois, le soir, on entend la clameur de leurs poilades, ou bien leurs cris d’horreur, quand les étançons s’effondrent. Il y a tellement de galeries maintenant… Les pioches ne rencontrent que de la roche dure, quand elles essayent de percer vers le haut. Ils sont perdus, le docteur l’a su dès le premier jour, mais il voulait la paix, alors il les a laissés faire!

La vieille ne répond pas. Au bout d’un long moment de silence, il se lève et reprend sa paisible routine. La vieille, elle, reste là. On dit que, de temps à autre, le docteur allait assister aux poilades d’une galerie choisie au hasard. Il revenait ensuite s’asseoir à côté de la vieille, qui restait la tête tournée vers le sôleil, un fin sourire sous le nez, les yeux de plus en plus argentés, la peau de plus en plus noire.

Au bout d’un certain temps, la vieille ne ressemble plus à un être humain. La chaleur du sôleil a desséché et durci sa peau, qui est devenue dure comme du bois de cèdre. Son corps a pris la forme allongée et stable d’un banc naturel. Beaucoup plus tard, un autre docteur a désigné cet endroit comme le "greatest spot to watch the sun all day long".

Cette langue avait été conçue pour optimiser le partage d’informations sur le teurnoveure entre les différentes galeries. Mais tout le monde convient que, malgré quelques échardes, ce banc offre le délassement ultime. Jamais personne n’a envisagé de déconseiller la relaxation sur ce banc; sans doute parce que tout le monde croit qu’il a toujours été là, et qu’on a toujours un peu de respect pour ce qui a l’air éternatif.

Ainsi, tous les jours, des êtres fatigués viennent de toutes les galeries en travaux, afin de profiter d’un moment de détente ensôleillé sur ce banc, tandis que le vent colporte les fluides et les appels de la mer qui s’avance puis se retire, tout ça mêlé à la rumeur des cris d’horreur, des rires et des applaudissements, mais aussi des points d’exclamation venant du bois, où l’on n’a jamais cessé de jouer à touche-touche.